Le noir et le rouge

Garderas bas pour mourir

Les polars, ces romans de gare qu’on lisait pour quelques centimes ou francs sont nés quasiment à la même époque que les bas nylon. Après les aléas de la seconde guerre mondiale et la reprise économique qui suivit celle-ci, une nouvelle liberté soufflait dans les maisons d’édition de l’époque.

A l’image des films noirs américains, avec leur éternel détective privé, leurs malfrats, méchants et besogneux, mais surtout leurs femmes fatales, les Editions de la Tarente lancèrent une collection devenue mythique avec ses couvertures sur fond noir, encrées de blanc et de rouge pour les dessins originaux. Un cocktail de souffre et de luxure, ajouté à celui des sulfateuses, de la poudre et des bagnoles nombreuses à chaque chapitre, avec toujours des héroïnes dans des robes fourreaux galbées comme des pin-up, ou mieux comme les actrices lumineuses d’Hollywood.

Il faut avoir lu ces livres au papier jauni, sentir leur odeur typique puis savourer cet argot des années 50 qui fleure Simonin et Gabin. Bien qu’elles se déroulent la plupart du temps au pays de l’Oncle Sam, les aventures ont été écrites par des auteurs bel et bien français dans une sous-pente de Belleville, de Montmartre ou de Ménilmontant. Une adaptation souvent caricaturale mais qui s’explique par la fascination des grands maîtres du genre, comme Chandler, Garner ou Hammett. Ces romans témoignent néanmoins d’une imagination débordante d’action et d’intrigues où se succèdent coups de pétards, courses de voitures et coups fourrés aussi haletants pour le lecteur qu’un film à épisodes. Des pseudos, de l’écriture au kilomètre, des va-et-vient entre meurtriers, justiciers et policiers, des belles dont il faut gagner le ceur. Le coeur et les fesses. Car oui ce sont des livres érotico-policiers, une saga unique parue entre novembre 1949 et juin 1955, qui connurent  des ennuis réguliers avec la censure pour la peinture de scènes explicites contraires aux bonnes moeurs de l’époque : un positionnement qui à l’heure de la pornographie vulgarisée ferait bien sourire.  En France, en Belgique, les autorités censuraient et veillaient à ce que ces publications ne soient visibles ni en vitrine, ni en magasin. La vente n’en était pas pour autant interdite, sauf aux mineurs. Débauche, corruption et lubricité ne devaient juste pas avoir pignon sur rue. Aux avant-postes de cette menace, des couvertures dessinées exhibant des jeunes femmes provocantes aux dessous  sulfureux. Bas de rigueur, comme un leitmotiv, presque un uniforme.

Dans les années 40 et 50 les bas nylon étaient les accessoires naturels des belles, une partie intégrante de leur lingerie. Néanmoins, mêmes portés au quotidien, ces bas cristallins devenus les standards du marché de l’élégance après  le règne du coton, de la rayonne ou de la soie naturelle, étaient considérés comme des outils de séduction de première importance. Une fonction érotique qui s’est affirmée jusqu’à nos jours;  renforcée même.  Alors au fil de ces intrigues, quand le rififi s’invite entre le burlingue et le plumard, quand les condés sont aussi coquins que les caves, la belle à vite fait de détacher ses jarretelles et d’ôter sa culotte. Au mieux elle file la métaphore de l’acte sexuel en filant ses bas ou en se changeant sans trop de pudeur dans une salle de bain dont la porte n’est jamais close. Il n’est pas question de faire l’apologie du machisme – bon enfant – véhiculé par cette collection, mais, considérés sous l’angle de la littérature, de l’histoire ou de la société, nous voulions vous présenter ces petits ouvrages qui suivaient les voyages des uns et l’imaginaire des autres.

Nous souhaitions vous faire partager quelques-unes des ces couvertures originales, en vous encourageant – si votre morale vous le permet – à en lire à l’occasion d’une trouvaille chez un bouquiniste ou lors d’un vide-grenier.

Entraineuses

Tombe pour ton désir

Et quelques autres titres évocateurs de cette collection :

« La pire des garces », « Le cargo des orgies », « Voluptés chinoises », « Attention mes belles », « Effets de glaces », « Faut pas lui en promettre », « Tu paieras de ta chair », « Frissons de joie », « Pleine peau », « Gare aux tentatrices », « Fleur de chair », « Sens dessus dessous », …

Pour information, cette maison d’édition disparue et n’a aucune relation avec la maison d’édition actuelle du même nom.
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Une réponse à Le noir et le rouge

  1. Je m’attendais presque à lire des titres comme  » Le Sulfateuse de Paname » ou  » Chroniques nylonniennes » …au milieu de cette fantaisie littéro-policière rétro. Amusant regard vers un passé où la censure veillait selon des critères qui nous paraissent aujourd’hui totalement dérisoires. Je ne sais pas si la saveur de vos mots évoquant ces romans est aussi bonne que celle de ces opuscules, mais cette découverte est originale et à noter, notamment grâce aux couvertures et à leur design si rétro.

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