Les bas du 7ème art

VARIATIONS
Au cinéma, le bas n’est pas la figure de style d’un temps révolu. Du moins en partie. Ce serait  une erreur que d’en faire  « la référence à une grande époque », celle d’un paradis irrémédiablement perdu. Car de quelle époque parle-t-on ? En effet les bas n’ont pas la même fonction dans le cinéma des années 50 et celui de nos jours. Question de relation au costume féminin, des ses usages et de  l’évolution de la lingerie. C’est pour cette raison qu’il faut faire la différence entre quatre périodes, mouvantes certes, mais qui permettront de replacer le bas nylon à sa juste valeur iconique et symbolique, de la sublimation de l’érotisme à la citation nostalgique.

LE BAS SUJET
– Débuts du cinéma / fin des années 60 .
Le bas apparaît de manière récurrente dans les années 20 mais il existe néanmoins dès le début du cinéma, (les fameux déshabillages du burlesque).  C’est l’époque où il est naturel pour les femmes d’en porter au quotidien.  Il est fonctionnel, à jarretières, puis à jarretelles surtout à partir des années 30. Le cinéma ne fait que transcrire les codes vestimentaires  de son temps, mais utilise le bas et la lingerie comme un dérivatif de l’acte sexuel, impossible à montrer alors. Il permet de contourner la censure, notamment aux Etats-Unis où sévit le code Hays. On ne compte plus les déshabillages / habillages en chambre,  qui signifient que l’acte va être ou a été consommé. Il est en soie, puis en nylon à coutures (fully fashioned), enfin  à nylon sans coutures. Noir ou chair.  Il est tenu par des porte-jarretelles emboîtants, ou parfois des gaines. Car même si les dames portent plutôt la gaine – le porte-jarretelles étant réservé aux jeunes filles – c’est celui-ci qui est le plus  représenté car plus photogénique. Par sa découpe il se prête plus aux subtilités de l’accrochage,  tout en dévoilant plus d’intimité. C’est aussi l’époque du nylon pur.  Ce sont des films vintage avec des bas vintage, réellement portés par les actrices qui sont avant tout des femmes de leur temps. Le mot vintage est pris ici dans le sens de « contemporain à l’action ». Des exemples :  L’Ange Bleu ou plus proche de nous, Belle de jour.

– Années 70
Décimé par le collant, le bas est devenu rare en public. Mais il existe toujours sur le grand (et petit) écran comme un symbole coquin ou chic. 70 c’est aussi le début du cinéma pornographique, qui souvent met le bas à l’honneur. Cette fois encore il est indissociable de l’érotisme. Le bas sent le souffre, car il n’est plus obligatoire pour les femmes et renvoie  à des notions de domination masculine, voire à l’image de la prostituée –  qui elle en a compris l’intérêt. Il confine souvent aux tendances voyeuristes et fétichistes qui bientôt ne seront plus considérées comme des déviations, mais simplement comme l’expression d’une sexualité épanouie. Cependant, il a une existence autonome et un usage assumé quotidiennement, ou occasionnellement, par celles qui ont résisté au collant ou qui voient en lui une alternative romantique, un retour au rituel des jeux de séduction et même un sens du confort raffiné. Le cinéma des années 70 montre le bas  de manière contextuelle à l’action mais il est déjà en décalage avec les usages vestimentaires du quotidien. Souvent noir, voire à coutures, il est exclusivement accompagné de porte-jarretelles, alors qu’on pouvait le voir associé à des gaines auparavant. Les porte-jarretelles sont  fonctionnels mais commencent à présenter des formes et des matières,  qui le rendent sans doute peu propice, signe des temps, à un port au long terme. Mais le bas reste un signe érotique fort, car il rappelle, pour mieux les dépasser les barrières symboliques de naguère. Il reste néanmoins relativement absent des écrans, libération des corps oblige. L’amour devient nu. Cinéma vintage, bas toujours vintage. On peut le vérifier dans  Malizia ou Emmanuelle.

LE BAS OBJET
– Années 80 / 90
Le bas est de retour dans les boutiques, souvent en version « up ».  En société, le bas ne fait plus partie de la garde-robe quotidienne et n’est porté que pour séduire ou exprimer une féminité bridée par  les questionnements de la mode unisexe et par les mouvements d’émancipation féminine de la décennie précédente. Il n’est plus fonctionnel, il est intentionnel, mais occasionnel, souvent porté par de jeunes femmes, qui n’ont connu que le collant et son coupées de son histoire et de sa dimension  érotique. Les hommes sont aussi déconnectés de son mystère. Alors que leurs aînés cherchaient des émois aussi bien dans des magazines de charme que dans des explorations sous les  jupes, les voici assommés par une consommation de masse du sexe dans laquelle le bas est devenu un détail, alors qu’il était jusqu’alors un point focal de sublimation érotique.  Le bas perd donc de sa substance mais au cinéma, il gagne en représentation symbolique de charme et de féminité. Paradoxe, il a beau être en décalage avec les usages, il est présenté sur la toile comme si les femmes y avaient  recours dans leur vie de tous les jours, notamment au travail. Pourtant on s’aperçoit au fil des scènes qu’il est plus un accessoire d’apparat pour mettre en valeur des actrices qui n’en ont jamais réellement porté. Il soutient toujours un propos érotique mais avec un détachement que la décennie précédente n’avait pas. Le bas est passé dans les moeurs, il ne sent plus le souffre, il s’est démocratisé dans les esprits mais pas dans les faits puisqu’il est loin d’être aussi présent sur les jambes féminines que dans les médias. C’est aussi l’époque du porno chic, où le bas reste incontournable. Curieusement, alors que le bas « up » est une réalité, c’est plutôt le vrai  bas à jarretelles qui est mis en scène par les réalisateurs, comme si le bas ne pouvait être que le bas archétypal, celui que l’on fait glisser sur sa jambe, que l’on accroche à une jarretelle dont l’éclat apparaît dans un croisement de jambes. Il expose une variété de textures et de couleurs, montre parfois une couture, le plus souvent rapportée. Les porte-jarretelles ont perdu de leur ergonomie fonctionnelle. Plus légers, ils sont plutôt décoratifs. Cinéma actuel, bas actuel. Un exemple parmi tant d’autres : Joy

LE BAS PRETEXTE
– Années 80 à  nos jours
Une période difficile à dater, car on parle ici du film rétro, c’est à dire actuel mais en costumes d’époque. Ce cinéma de citation a toujours existé mais il faut attendre les années 80 pour voir des reconstitutions de la période de l’âge d’or du bas au cinéma qui va des années 40 aux milieu des années 60.  Les réalisateurs se préoccupent de recréer des ambiances rétro. Le costume en est l’élément essentiel et la lingerie doit être adéquate. Montrer des bas dans ces films c’est mettre en scène une séduction ritualisée (souvent incarné par la femme fatale), mais c’est aussi jouer avec les codes d’une sexualité  plus légère, débarrassé de la censure, en accord avec l’évolution des meurs. On continue à suggérer mais on peut montrer plus que ce que l’on suggère. Le bas reste toujours un symbole érotique mais assujetti à une action fixée dans un temps qui a été, mais qui n’existe plus que dans la mémoire ou l’imaginaire. Il n’a plus la même force bien qu’il continue sa carrière sous les jupes des femmes, favorisé par des éléments aussi inattendus que variés : la métrosexualité tendance, la glorification de l’individu, le Burlesque,  la liberté des corps, la haute couture et le libertinage. L’ère du « je » correspond à l’ère du jeu. Dans ce genre de cinéma, transposé à la télévision dans des séries comme Mad Men, le bas s’accorde, dans la mesure du possible, à la réalité historique. Bas nylon sans couture et avec couture, fully fashioned dans les meilleures reconstitutions, porte-jarretelles variés. L’orthodoxie n’est pas toujours de mise et nombreux sont les films exposant des dispositifs bas et porte-jarretelles improbables ou anachroniques, comme par exemple lorsque le porte-jarretelles se pare de six attaches alors qu’il a toujours été composé de quatre (influence du Burlesque et de la lingerie néo-rétro). Le nylon est souvent remplacé par du lycra. Les habilleurs se doivent de veiller au grain, les erreurs sont fréquentes notamment avec des bas avec couture rapportée ou sans keyhole.  Pour le cinéma « historique » donc,  bas néo-vintage. En témoignent les films Les Seigneurs,  OSS117 au Caire, ou les films de Tinto Brass qui eux sont toujours exemplaires dans leur recours à l’accessoire d’époque).

Parenthèse qui pourrait presque composer une cinquième catégorie, le cinéma pornographique d’aujourd’hui, développé exclusivement pour les chaînes thématiques ou le web. Le bas reste une valeur récurrente, comme élément de soumission féminine ou de fétichisme tout masculin, mais se perd dans une variété de formes et de textures qui ne sont plus que de criardes citations d’un sous-vêtement aussi glorieux que lointain. Souvent « up », il reste relativement rare en vrai nylon, mais garde une niche « couture » pour les aficionados. Le porte-jarretelles n’a souvent qu’une fonction décorative d’autant plus lorsqu’il est associé à des bas « up »,  comble de le légèreté … ou d »ignorance. Le bas du porno contemporain est un objet érotique comme un autre, presque considéré comme un sextoy.

GENERIQUE DE FIN
Le « cinébas »  suit donc les usages et le codes de son époque. Il n’a pas  la même saveur ni la même signification pour les spectateurs que nous fûmes, que nous sommes et que nous serons.   Les puristes préféreront la synchronicité du nylon à son temps, les autres se satisferont de voir présenté aux aux yeux de tous, encore et toujours, le plus bel acteur de leur désir.

CV
Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire